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Chaque
difficulté rencontrée doit être
l'occasion d'un nouveau progrès »
Pierre
de Coubertin

Paroles de
décrocheurs
Agnès
BONY - Formatrice, MGI Loire Nord - Mai 2007
Dans
le département de la Loire, l’immersion en milieu
professionnel tient une
grande place dans la lutte contre l’abandon
précoce de la scolarité. Les stages
en entreprise sont très souvent la réponse faite
aux élèves qui décrochent. Il
s’agit de proposer une alternative à
l’absentéisme. Les objectifs en sont
multiples : rompre avec une routine scolaire jugée trop
pesante, se confronter
au monde du travail, vérifier ou insuffler un projet
professionnel, mais aussi
et surtout retrouver une identité que le refus du
“métier
d’élève” leur a fait
perdre.
Une
étude universitaire m’a amenée
à reprendre
contact avec onze jeunes lycéens
“décrocheurs”
du bassin roannais ayant interrompu leur scolarité durant
les
années 2002/2003
et 2003/2004, auxquels nous avons proposé
d’effectuer des
stages en entreprise
et qui ont réintégré par la suite un
lycée
général, technologique ou
professionnel. Il a été
étudié
“l’impact du stage en entreprise sur le
raccrochage des lycéens en rupture” en posant
l’hypothèse que la confrontation
au monde de l’entreprise peut permettre à ces
jeunes
lycéens de se
reconstruire, de reprendre confiance en eux, de retrouver une
appétence pour
les études et leur place dans le système scolaire.
Cette
recherche s’appuie sur le constat fréquent du
décalage perçu entre
l’évaluation
faite du jeune à l’école et celle faite
dans l’entreprise. L’évaluation
effectuée
par l’Ecole a pour objectif principal la certification
d’un niveau, l’acquisition
d’un diplôme, le passage dans une classe
supérieure. L’évaluation conduite en
entreprise vérifie plutôt l’acquisition
de compétences professionnelles, l’adaptation
à un poste de travail ou la contribution d’une
personne au fonctionnement et au
développement de l’entreprise. Cette
différence d’approche questionne tout
formateur ayant la charge de jeunes se trouvant en situation de
décrochage. L’enjeu
est d’arriver à concilier ces deux approches de
l’évaluation, afin d’aider le
jeune à progresser dans son projet d’orientation
ou d’insertion en redonnant un
sens aux apprentissages de toute nature.
-
les raisons du “ décrochage ”
-
l’entrée dans le dispositif
-
les stages en entreprise
-
le “ raccrochage ”
Les
raisons du “décrochage”
La
perception qu’ont ces jeunes de l’Ecole se
révèle à travers les
témoignages qui
suivent :
“
Au lycée c’était du bourrage de
crâne, en fait, enfin pour moi ; ça
m’intéressait
pas du tout. ” (A.)
“
… En fait j’avais l’impression de perdre
mon temps au lycée. ” (E.)
“
J’avais une hantise d’y aller… je sais
pas : je supportais plus. ” (R.)
“
J’étais en guerre contre tout le monde ; pour moi,
les profs, c’était les
ennemis. ” (K.)
“
Je sentais une pression des résultats très
importante… ” (M.)“ Ca m’a
complètement
démoralisée. ” (A.)
“
J’avais jamais été
l’élève
modèle ou même
l’élève normal…
j’avais toujours été
le petit dernier… ” (S.)
“
Le manque de confiance en moi que j’avais à cette
époque, j’arrivais pas à
aller de l’avant …J’avais
l’impression de reculer… ” (M.)
Près de la moitié des jeunes
interviewés avaient
l’impression de perdre leur
temps à l’école. Vient ensuite ce
besoin de tout
arrêter, sans doute lié à la
“perte
de moral” dont parlent trois d’entre eux ou
à la
pression des parents.
“
Moi, quand j’ai arrêté, je voulais tout
arrêter. ” (K.)
“
Au début je voulais pas vraiment partir du lycée
mais je ne voulais plus y
aller… ” (A.)
“
Fallait que je fasse une pause absolument. ” (R. )
A
noter qu’au moment du décrochage trois
d’entre eux avaient été
hospitalisés
suite à des tentatives de suicide ou des troubles
alimentaires graves.
L’entrée
dans le dispositif
Si les raisons qui les ont amenés à pousser la
porte de la MGI sont très
diverses (demande d’aide, souci de clore un cycle,
alternative à l’exclusion,
injonction des parents…ou tout simplement peur de
l’ennui) tous ont en commun
une quête de repères et ce besoin de “
rester affiliés ” dont parle R. : “
Ça
permet de pas décrocher de l’Éducation
nationale : c’est ça qui est bien
aussi…
on m’avait pas perdu : j’étais plus en
seconde… mais j’étais quelque part.
”
“
C’est jamais évident de se dire qu’on a
besoin d’aide… il faut franchir ce cap
et une fois qu’on l’a franchi, c’est
beaucoup plus facile ” (M.)
“
Moi, je voulais arrêter l’école;
j’aimais pas, je voulais travailler ; mais on
m’a dit que je pouvais pas travailler sans diplôme,
donc il a bien fallu que je
retourne à l’école. ” (E.).
“…
J’étais pas d’accord pour aller en
stage… c’est à cause de ma
mère : elle
voulait pas que je reste à la maison sans rien faire.
” (K)
“
…Moi j’avais vraiment pas envie de
m’accrocher au début… si je suis venue
à la
MGI, c’est pour que ma mère me foute la paix,
honnêtement.” (C.)
Les
stages en entreprise
Lorsqu’ils
« rapportent » leur expérience en
entreprise, le témoignage de ces jeunes gens
insiste sur la nature de l’accueil qui leur a
été réservé dans
l’entreprise et
des relations qu’ils ont pu établir avec leur
tuteur et les autres employés. Un
des thèmes les plus souvent évoqués
lors de ces entretiens est évidemment celui
de la reconnaissance retrouvée: félicitations,
remerciements, encouragements
sont cités par la majorité d’entre eux.
D’autre part la possibilité offerte
d’avoir
à prendre des initiatives, de se débrouiller seul
dans de nombreuses situations
est également soulignée par plus de la
moitié d’entre eux. On a là la
démonstration
que pour ces jeunes, ce qui a trait à ce que certains
désignent par « savoir-être
» ou d’autres par « habileté
sociale » revêt une grande importance. Or pendant
la scolarité, ces aspects sont trop souvent
écartés lorsqu’on apprécie
le
profil d’un élève, privant ainsi les
jeunes confrontés au décrochage de ce qui
peut constituer des atouts.
-
Ils ont trouvé une “place” :
“
Les tuteurs de stage, ils te donnent des conseils, ils discutent pour
voir
comment tu te sens, ce que tu as envie de faire : on est bien suivi
[…]. A l’école
on est suivi, mais c’est moins profond… on est
beaucoup, alors c’est plus dur. ”
(C.)
“
Ca m’a apporté de la confiance en moi,
ça m’a enlevé un peu de
timidité, j’ai
vu que j’étais capable de faire quelque chose
toute seule sans avoir d’aide. ”
(A.)
“
Elle (la tutrice) m’a présenté tout le
monde et elle m’a tout de suite fait
faire quelque chose ” (E.)
“
J’ai été accueilli en tant
qu’adulte. ” (M.)
“
…et surtout j’étais en confiance, elles
me faisaient confiance parce qu’elles
voyaient que j’avais vraiment envie. ” ( C. )
“
J’avais un très bon contact avec les clients.
” (S.)
-
Ils ont fait émerger des qualités :
“
Ce que j’ai appris dans ce stage ? A être calme et
à écouter. ” (K.)
“
En classe j’osais pas parler alors qu’en stage je
prenais des initiatives… ce
que j’aurais pas fait en cours. ” (C.)
-
Ils se sont confrontés au monde du travail :
“
En général, il fallait que je prenne des
initiatives parce que quand on est en
bar ou restaurant, il ne faut pas chercher : il faut aller à
droite, à gauche,
toujours essayer de faire le plus possible. ” (S.)
“
Ca a cassé la routine. ” (R.)
“
Parce que c’est en nous laissant faire, en nous laissant nous
dépatouiller qu’on
apprend et c’est là que j’ai vraiment
appris
[…] j’ai appris énormément
de choses…
et on en sort changé. ” (C.)
“
Ils m’ont dit que c’était de bonnes
initiatives […] (en stage) j’ai appris
à
travailler. ” (E.)
“Le
raccrochage”
Les
lycéens interrogés ont fait souvent le choix de
reprendre des études. Cette année
de “décrochage” est souvent synonyme
d’une ré-orientation, et leur aura permis
de trouver une place en lycée professionnel, de redonner du
sens aux
apprentissages et de reprendre confiance en eux.
“
Ca m’a permis de me retrouver en BEP CSS et d’avoir
des informations pour la
formation que je voudrais faire après… Non, je
regrette pas de pas être restée
(en seconde générale) ” (C.)
“°Ca
passe mieux qu’en seconde générale
où on
était un peu un numéro… Là
on est peu
nombreux : tous les profs nous connaissent… c’est
un
climat assez familial. Les
matières m’intéressent …
” ( S.)
“
C’est important au lycée de faire un vrai travail
qui va servir : on s’applique
plus, on est plus attentif. ” (J.)
“
Avant, j’allais à l’école
pour faire plaisir à ma mère ; maintenant,
c’est pour
moi que j’y vais. ” (K.)
“
Ce que j’ai appris en stage, ça me sert pour des
trucs à côté. ” (S.)
“
J’ai appris des choses qu’on verra jamais en cours
! ” (A.)
“
J’ai appris déjà la patience,
à parler de façon toujours calme… ce
que je
savais pas faire avant… ” (C.)
“
Je savais rien du tout : c’était le flou
total… c’est quand j’ai fait mes
stages en maternelle que je me suis rendu compte qu’il
fallait que je continue
: c’est ça qui a fait que je me suis remise en
seconde…. Deux ans de retard
mais plus de maturité, plus de motivation, plus
d’envie… c’est moi qui ai
changé
à mon avis. ” (C.)
“
Pour moi, c’est une chose très positive, parce que
ça m’a permis de trouver ma
voie… ce que je savais pas avant […] et puis une
année dans toute une vie, c’est
rien. ” (C.)
“
Si j’avais pas fait de stage, j’aurais jamais
repris l’école ! ” (K.)
Au moment de leur décrochage, ces jeunes lycéens
ont déclaré ne plus
s’intéresser
à l’Ecole alors que leurs témoignages
permettent très clairement de mettre en évidence
leur sentiment d’exclusion de fait et une certaine
fatalité du renoncement. Le
dispositif d’accompagnement que proposent les
lycées et la MGI leur permet, par
le biais des stages en entreprise, de “prendre
place” dans une équipe de
travail. Les succès rencontrés dans les
rôles qu’ils occupent dans ces stages
les conduit à une reprise de confiance, les placent sur le
voie du raccrochage
et leur permet d’envisager positivement une
réintégration du système scolaire.
Au cours de cette étude, dans le groupe des onze jeunes
suivis particulièrement,
trois d’entre eux ont fini par interrompre
définitivement leur scolarité et opté
pour l’emploi. Il s’est agit alors d’un
choix raisonné et raisonnable qui a
abouti à un emploi durable.
De ce point de vue, le travail effectué sur la
qualité du parcours d’insertion
de ces jeunes peut être considéré comme
une réussite. Il faut souligner le cas
de M. qui a interrompu sa terminale S, a fait le choix d’une
première
professionnelle pour la rentrée suivante et n’est
finalement resté que trois
semaines. Il a cependant été embauché
par l’entreprise où il a effectué ses
stages. Aujourd’hui, il assure le rôle de tuteur en
accueillant en stage des élèves
suivis par la MGI !
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